Les vraies rebelles

Pour me pousser à passer le permis, mon père m’offre une voiture pour mes seize ans. Une Volkswagen Rabbit blanche décapotable ancienne et dans un état assez pitoyable, je l’adore. La capote s’enlève et se remet à la main dans un grincement de vieux parquet. La direction n’est pas assistée, mes bras prennent vite l’allure de ceux d’une nageuse bulgare. Je m’aperçois en octobre que le chauffage est en panne. Quand il neige, et que je ne sais plus où je l’ai garée, j’ai du mal à la trouver car elle se fond facilement dans le décor. Souvent, elle refuse de démarrer, elle a son caractère. Ma décapotable, c’est ma liberté, mon passeport pour la vie, la vraie. Un samedi j’entraine mon amie aux cheveux bleus, Assia dans un road-trip jusqu’à Ottawa pour visiter le MBAC, le musée d’art moderne. On écoute une radio pirate américaine. On fume des cigarettes de contrebande. Nous sommes Thelma et Louise. Foulard en soie sur la tête, lunettes noires sur le nez, j’envisage d’aller plus loin vers l’ouest, de continuer jusqu’à l’extinction des feux, rouler encore jusqu’à l’épuisement. Dormir dans la voiture. Vivre d’amitié et d’idées fraîches. On laverait des autos pour payer l’essence. On nous offrirait du café qu’on sucrerait généreusement pour qu’il fasse office de petit déjeuner. On serait libres, on chanterait dans la rue, les passant nous paieraient cher pour qu’on arrête et on irait dîner dans les meilleurs restaurants de Toronto, de Winnipeg, de Calgary, de Vancouver. On rencontrerait des artistes, des musiciens, des punks à chien. On se ferait tatouer des roses, des papillons, des dauphins. On descendrait la côte pour aller jouer du banjo à San Francisco. Tout le monde se demanderait ce qu’on est devenues. On s’en ficherait complètement. On deviendrait artistes de rue, performeuses, on finirait à Las Vegas en première partie de Céline Dion. Assia me rappelle que sa mère nous prépare une pizza pour notre retour, je tourne à gauche et suis le panneau “Montréal”.

Vrac

Une montre Van Cleef & Arpels avec la rose du parti socialiste sur le cadran. Johnny en coulisses au Zenith, Elton John à l’Olympia. Un perfecto en cuir noir épais un peu usé aux coudes. Une paire de lunettes rondes rouges ou en écaille. Pas une goutte d’alcool. Une forte propension à croire au pouvoir de séduction de l’argent. Un énorme agenda en autruche d’où dépassent des tonnes de papiers et de photos. Un jus d’orange frais pressé au petit déjeuner. L’immanquable messe du vingt heures. Un tee-shirt Mickey bien repassé ou une chemise Façonnable amidonnée. Jamais ni sport, ni cigarette. Une Badoit fraîche à table. Le dimanche entier au cinéma. Une liasse de billets de cent dans la poche. Avec gluten, avec sucre, avec additifs mais sans remise en question. De la gelée de groseille sur une baguette fraîche pas trop cuite. Un stylo Montblanc. Un film au hasard. Les coulisses au théâtre. Les dîners à quinze après le spectacle sur sa carte bleue. Jules de Christian Dior puis Egoïste de Chanel. Blues Trottoir dans le top 50. Leur disque d’or dans son bureau. Peu de considération pour le futur, probablement encore moins pour le passé. Toujours dans l’air du temps. Une paire de mocassins Weston cirés et lustrés. Entrée-plat-dessert au restaurant. Jean Pierre Kalfon au petit déjeuner. Dominique Farrugia au dîner. Alice Sapritch au souper. Trois projets à la fois. Les scandales dans les palaces. Un pin’s à vis représentant l’étoile rouge du parti communiste rapporté de Moscou avant la chute du mur. Le  Tong Yen. L’Entrecôte porte Maillot. Le Jardin d’Acclimatation. Toujours Le Nôtre, jamais Dalloyau. Un drame tous les trois ans. Une nouvelle voiture par an. Un déménagement tous les six mois. Une grille de Loto par semaine. Le shampoing Vidal Sassoon 3-en-1 tous les jours. La petite attention qui marque. Le caviar dans les oeufs à la coque. Le rosbeef frites à la maison le dimanche soir. Tous les autres soirs dehors à quelques exceptions près : les soirées électorales, les César, les Oscar et le jour de l’an devant la télévision. Une écharpe en cachemire rouge vif en hiver. Une paire de Ray Ban Aviator fumées en été. Le Coca en bouteille en verre. Les vacances aux Etats Unis ou sur la Côte d’Azur. Le besoin de toujours plaire à tout le monde. La journée à lire au bord de la piscine. Un jugement bien tranché. L’hélicoptère sur un coup de tête. C’est mon père.

Neige

Quand tout le monde se précipite au ski, je vous dévoile un texte un peu en décalage qui fait partie d’un roman que je suis en train d’écrire :

Alors on prend un car. Un véhicule qui me donne déjà la nausée en plein Paris. Et on se lance sur des chemins sinueux pour voir. C’est tout vu. Je suis malade. Jeanne vomit. Alexandra aussi. Je vomis, tu vomis, nous vomissons. La conjugaison du verbe vomir est maîtrisée pour une bonne moitié de la classe. L’autre a arrêté de respirer. L’animateur tente de changer de sujet, ou plutôt de verbe et chante des chansons ridicules dont tout le monde semble connaître les paroles. Fermer les narines, me boucher les oreilles, oublier le goût métallique sur ma langue, ignorer mon reflet sur la vitre. Me concentrer sur la route la plus répétitive du monde : des arbres plus blancs que blanc, des virages en épingle, des arbres blancs, un virage, des arbres blancs, un virage, encore et encore.

Quand je crois que la torture s’arrête enfin, en réalité elle ne fait que commencer. A la sortie du car, le froid me gifle et un coup d’oeil autour de moi m’indique qu’il a déjà gagné. Je ne peux rien contre lui, et il ne compte pas se calmer, bien au contraire. Mes bottines glissent, les chaussures des autres semblent adhérer à la neige. Je ne trouve plus mon bonnet et découvre un trou dans un de mes gants magiques en laine déjà humides. On entre dans un couloir lugubre qui me fait penser aux vestiaires du stade. Ça doit être l’odeur de chaussette mouillée. Oui c’est ça. Et de transpiration. Pas celle de l’effort, non pire, celle du Damart trop serré. Bien sûr personne ne me choisit pour partager sa chambre. Je me retrouve dans la dernière, près des toilettes avec celles que personne n’a réclamé. Camille qui perd des petits bouts de peau blanc dégoûtants, Marie qui pleure et cafte tout le temps et Isabelle qui dégage une odeur proche du lait caillé. Je ne partage pas l’euphorie générale à la distribution du marshmallow grillé de bienvenue. Ce machin flasque et brûlant qui sent le sucre brûlé m’inspire la plus haute méfiance. L’annonce des activités du lendemain : ski, tartiflette, ski, spectacle de clown, me donne comme une soudaine envie de rentrer à Paris en courant. Les ronflements de Marie couplés à mon inquiétude font de ma nuit un étrange mélange d’insomnie et de suite de visions d’horreur. Moi sur des skis, moi avec un masque de ski, moi faisant un bonhomme de neige avec mes gants trempés, moi de retour à Paris avec la trace blanche du masque de ski sur mon visage bronzé. On nous réveille d’un strident “A table dans dix minutes !”. Les douches sursaturées, sales et glacées ne me disent rien. J’enfile un collant rose, un sous pull violet, une combinaison verte qui brille comme un sac poubelle et mes bottines glissantes. J’ai un mal fou à descendre l’escalier métallique qui mène au petit déjeuner, mais mon envie de croissant chaud me rend très agile. Assise sur un banc dur on me sert un breuvage beige tiède, un paquet de biscottes sous plastique et un pot individuel de confiture rouge fluo. Une demi biscotte dans le ventre, j’entends :

“Tous à l’essayage !”

On fait la queue deux par deux, donc seule. Quand j’arrive devant la grosse dame énervée qui distribue les bottes oranges en plastique, il n’y a plus ma taille. J’échange quand même mes patins en daim contre des pieds de Playmobil géant. Elle serre tellement les attaches métalliques que je ne peux plus les ouvrir moi même. Aucune importance m’informe ma maîtresse, je n’aurai pas besoin de me déchausser avant notre retour à dix-huit heures. Je regarde ma montre, il n’est pas encore huit heures. La perspective de passer plus de dix heures dans le froid avec ces choses moches et inconfortables aux pieds me mine. Je crois que je préférerais encore subir un contrôle de maths. Ou même passer la journée chez le dentiste. J’avance comme je peux pour qu’on me donne des skis. On me mesure et me tend d’immenses planches qui pèsent au moins la moitié de mon poids et me dépassent d’une tête. Avançant péniblement je dois choisir mon groupe.

“Tu en as déjà fait ?”

Ma réponse négative semble étonner la dame.

“Jamais, jamais, tu as bien sept ans comme les autres ?”

Je n’avais même pas imaginé que certains avaient déjà subi cette torture y revenant volontiers. pense-je en acquiessant.

“Tes parents ne t’emmènent pas en vacances l’hiver?” me demande-t-elle avec un regard de pitié.

“Euh, si mais les vacances de février, c’est la piscine en Floride, non ?” La pitié mue en haine.

Il semblerait que la bienséance veuille que l’hiver, tout le monde aille à la montagne pour glisser sur des planches trop lourdes qu’on s’attache difficilement aux pieds. Pour moi le mot vacances est synonyme d’avion, chaleur, plage, piscine, maillot de bain Minnie, tongs roses à paillettes et room service. A la rigueur ski nautique. Ici breuvage beige, neige, froid, puanteur et bottes orange. Le lien ne se fait pas dans mon cerveau.

“Ok René on a une débutante, douze flocons et quinze étoiles”

“Oh ben je prends la débutante avec les flocons hein, on ne va pas créer un groupe pour elle toute seule”

Je mets bien un quart d’heure à comprendre comment attacher les skis aux chaussures, puis encore dix minutes à trouver mes gants, mon bonnet, mon masque, mon stick à lèvres, ma crème solaire, mon forfait et tout mettre en place dans le bon ordre.

“Alors c’est facile, tu te laisses glisser et quand tu veux ralentir tu fais un triangle avec tes skis”

Je m’exécute et me retrouve la tête la première dans la neige sous les rires des flocons. Je me relève. Retombe. Me relève et glisse jusqu’à un petit tas de neige qui m’arrête. Reprend. Je valdingue tellement que ça ne fait plus rire personne.

“Tourne à droite, non, l’autre droite !”

Je mets environ quinze secondes à différencier la droite de la gauche, il faut que je trouve la main qui écrit. C’est douze de trop pour le ski. Je m’assied, vraiment, sur le tire-fesses et en tombe au premier virage. Je me détend un peu sur le remonte pente et oublie d’en descendre, c’est parti pour un tour de manège. Je me souviens de ma promesse de faire des photos pour mes parents, je sors l’appareil de ma poche, l’objectif est en miettes. Il n’y aura pas de preuves de mon incompétence, ni de souvenirs de ce cauchemar, c’est déjà ça. Je passe la matinée à rouler dans la neige, à frissonner, à avoir peur de perdre le groupe et à faire des efforts considérables pour comprendre ce que le type au bonnet rouge attend de moi.

Quand ça s’arrête enfin, nous nous installons sur une grande table en bois pour déjeuner, à l’extérieur. Par moins dix. Sont ils fous, irresponsables ou sadiques ? Vous avez vingt minutes. On mange un genre de plastique beige tiède et filandreux parsemé de morceaux de viande très salée et de bouts de pommes de terre trop cuites. Il faut déjà repartir. Epuisée je double mon record de chutes à l’heure, je rentre trempée, frigorifiée et pleine de bleus.

Le troisième jour on nous accorde un coup de fil. Comme une victime d’enlèvement, j’essaie derrière un discours en apparence rassurant de faire comprendre à mon père qu’il faut qu’il vienne me délivrer sur le champ. J’exagère mon enthousiasme. Je dis des choses qui ne me ressemblent pas du tout comme “J’ai adoré le spectacle de clown, j’ai applaudi debout sur ma chaise” ou “J’ai chanté à tue tête dans le car avec les copines”. Malgré mes efforts, comme nous ne sommes pas dans un films de kidnapping, il ne comprend rien à mon message codé et raccroche ravi d’entendre que je m’amuse comme une folle et que je suis si bien entourée.

L’avant dernier jour, je réalise que personne ne viendra me chercher, je suis au bout, je tombe encore, je perds le groupe, je perds un ski sur le remonte pente, je craque. J’enlève mon deuxième ski que j’abandonne lâchement en plein milieu de la piste verte, je me laisse glisser sur les fesses jusqu’à rejoindre la station et je marche en canard boiteux jusqu’à la route. A côté des télésièges, un hôtel. Le Chamois d’Or, « Small Luxury Hôtels ». Je connais ce logo. Il est synonyme de calme, de serveurs adorables et de concierge aux petits soins. J’entre en pleurant. J’explique au monsieur derrière le comptoir que j’ai perdu mon groupe. Que je ne sais pas où aller. Même si je sais très bien que l’affreux dortoir est un peu plus loin dans la rue à gauche. Ou à droite peut être. On m’installe dans un gros fauteuil mou au coin du feu qui pépite. On me donne du papier, des crayons de couleur, des livres, et un vrai chocolat chaud. Je savais que j’avais frappé à la bonne porte, celle du bonheur.