Fausse piste

Envie de partager avec vous le début d’une autofiction
 
« Mon bébé est mort. Je n’ai pas le droit d’être triste, ni de prononcer cette phrase, ce n’était qu’un embryon, même pas un foetus, rien du tout. Un coeur qui bat depuis si peu de temps, pour mon gynécologue ça ne compte pas. A partir de combien estime-t-on la vie ? La question que je n’ose pas poser à ce type en blouse blanche qui a l’air d’avoir d’autres chats à fouetter. Même l’unité de mesure m’échappe, est ce une question de centimètres ? De nombre de battements ? De jours ? A partir de combien de quoi est ce que j’ai le droit de m’effondrer ? Au stade où nous en sommes, un peu moins de cinq semaines et six millimètres, j’ai bien compris que je dois faire bonne figure, ravaler mes larmes et penser à celles pour qui c’est bien pire, ce n’est qu’une fausse couche classique de début de grossesse, pas de quoi en faire un roman. Qui suis je pour me lamenter quand des femmes accouchent d’un bébé mort né ? Et les victimes de la mort subite du nourrisson, comment pourrais-je leur faire l’affront de me sentir en deuil ? Alors je me tais. Le gynécologue me croit résignée et pense enfoncer le clou en affirmant que souvent, c’est le corps qui rejette l’oeuf car il a une malformation, un problème, il n’est pas conforme, aurais-je voulu un bébé difforme ? En mauvaise santé ? Je ne suis pas capable de répondre à cette question. Je pense aux choix de Pierre Palmade. « Tu préfères, à vie, avoir des dents en bois ou une jambe en mousse ? » Tu préfères un embryon mort ou un bébé en vie mais malade ? Mon propre corps a semble-t-il déjà choisi, sans me demander mon opinion. Plus personne ne me demande mon avis, ma chair n’est plus mienne, elle appartenait à une forme de vie qui a renoncé. Est ce que je souhaite avaler des cachets ou attendre que la nature fasse son travail ? Le docteur Giron a décidé que cet accident de parcours devait dégager fissa. Fin du bail, rendez les tubes, vous êtes l’embryon faible, au revoir. Je gobe les pilules blanches mais pas le discours. Ce n’est pas mon organisme qui a rejeté cet enfant, c’est cette crevette au coeur qui battait encore hier qui a cessé de m’accompagner. Il n’a pas voulu de moi comme génitrice. Il a dû sentir que j’étais trop abîmée, trop étriquée, allez savoir ce qui l’a fait fuir, ce ne sont pas les raisons qui manquent, mauvaise mère de mère en fille depuis des générations ça en ferait abandonner plus d’un. Son coeur battait et il s’est arrêté. Il est parti. En miettes, enfin en caillots de sang sous la douche. Mon coeur en pièces détachées, qui va le réparer ? Me rafistoler ? C’est idiot, mais je m’étais attachée. Je croyais en notre histoire comme à un amour d’adolescente, quand on pense que c’est pour la vie alors que ça n’a commencé que depuis dix minutes, un baiser échangé furtivement, la claque de la rupture qui fait sourire les grands. J’étais au courant de son existence depuis quarante huit heures, je m’étais habituée. Je pensais que comme tous les enfants, il serait neuf mois en moi, puis une partie de la vie avec moi. Que je ne serais plus seule. J’avais trouvé un sens à ma vie. Je me voyais déjà l’exhibant à travers mon ventre lors d’une “baby shower” comme dans les séries américaines que je regarde trop, on nous couvrirait de fleurs, de cadeaux et de compliments dans une déferlante d’hypocrisie délicieuse et de sucreries roses et nacrées. Au lieu de ça la douche froide, le sang noir, l’absence glacée. J’avais élaboré mille plans, où est ce que j’allais me fournir en fraises, en chocolat, en jus de raisin, comment je posterais sur les réseaux sociaux son profil en noir et blanc raflant les like et les commentaires attendris. Mon ventre restera au stade du couscous mal digéré, personne ne s’en émerveillera, je ne recevrai ni bavoir lapin ni coussin nuage, ni autre forme de récompense, mon bébé trophée ne naîtra pas en janvier, nous sommes en mai, il ne fait même pas la taille d’une médaille, à peine celle d’un pépin de raisin et il n’existe déjà plus, les conventions de Genève et autres règles de bienséance m’interdisent le deuil, je ne suis plus une jeune maman en devenir, je suis une trentenaire de la tranche supérieure qui n’a pas encore procréé, les ovocytes en chute libre. Ce n’est que partie remise prétendent les professionnels, les mêmes qui disaient encore hier que cet embryon se portait à merveille. »

 

Une réflexion sur “Fausse piste

  1. joanna

    Chère Caroline! Je suis ravie de te retrouver ici, un peu par hasard en proie à l’ennui et toujours à la recherche d’une nouvelle perle sur la toile, c’est une « ancienne » que je redécouvre avec beaucoup d’émotion! C’est toujours un plaisir pour moi de te lire, même tant d’années après; me reconnaissant grandement dans certains aspects de tes expériences. Tu as le mérite de les dépeindre avec fraîcheur, vivacité et sobriété à la fois, ce qui – si cela peut rassurer les personnes au tempérament artistique- ne peut consister en une oeuvre linéaire, il me semble. Je tiens donc à t’encourager pour que tu continues de nous faire partager tes savoureux récits! Je te recommande à l’occasion, si tu n’en a pas déjà la connaissance, la lecture de: Le Non désiré de Daniel Meurois Givaudan, un livre qui met un peu de baume au coeur après cette indiscible perte d’un début de vie, difficile à appréhender dans nos sociétés… Toutes mes amitiés, avec d’excellents souvenirs 🙂 Joanna (Minnie)

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